La honte

La honte ? Le déni ? Le doute ? La colère ? L’incompréhension ? La suffocation, la peur du reproche, de la stigmatisation, car la stigmatisation arrivera. Il est donc là, le cancer qui pourrit la moindre portion de raison de cette société ; la haine. J’ai cessé de respirer ce mercredi 7 janvier 2015. Depuis, je vis en apnée. Ma tête bourdonne, perfusée à longueur de journée par les chaines d’information en continu. Mon cœur souffre lui aussi, des larmes s’échappent silencieusement de mon visage, hagard, incrédule. J’aurais voulu déguerpir de ce corps, si j’avais pu. Je ne pleure pas pour un journal, non. Je pleure parce que l’idiotie, l’ignorance, la stupidité ont encore tué. Je pleure de rage, parce que je sais pertinemment que l’on va me demander des comptes, moi la musulmane, l’arabe, la bougnoule jamais complètement intégrée. On a commencé à me demander des comptes en ce jour béni du 11 septembre 2001. J’avais 6 ans, ou 43 … peu importe au final, c’est la religion qui compte non ? On m’a demandé de me désolidariser de psychopathes avec lesquels je n’avais aucun lien, comme si mon silence équivaudrait à une adhésion par défaut à leurs actes innommables. Cela fait donc 14 ans maintenant que je suis considérée comme une présumée terroriste. Plus d’un milliard de musulmans dans le monde sont, à présent, de potentiels ennemis de l’Occident. Monde de merde.

Je suis née en France, je suis un pur produit républicain qui reste cependant coltiné à sa  « condition première » : arabe, fille d’immigrés marocains. On me demande de m’intégrer, mais l’on me refusera d’accéder à de hautes fonctions, au logement, au travail, à l’expression libre de mes sentiments dans un pays qui prêche pourtant la liberté d’expression. On refusera que j’existe, en tant que femme racisée et musulmane. Visiblement, l’intégration se fait à deux vitesses, tout dépendra de votre couleur de peau et de vos origines. Oui, la société française est colorblind, selon elle, il n’y a pas de noir, ni de blanc, d’arabe ni d’asiatique. La société s’uniformise en un tout indiscernable, un véritable royaume de Bisounours à ceci près que les blancs seront toujours considérés comme des victimes si des problèmes identitaires survenaient. Ainsi, les questions raciales n’existeraient plus en France, le noir aurait autant de chances que le blanc de réussir dans la vie, tout n’étant qu’une question de volonté. « Liberté, Egalité, Fraternité » donc. On oublie volontiers la construction du racisme en tant qu’entité responsable des inégalités socio-économiques. On oublie que le racisme n’est pas une affaire de pain au chocolat, mais d’accès à l’égalité complète. Oui, la réalité n’est pas colorblind, mais en technicolor: tout tourne autour des races ; du blanc français au noir français en passant par l’arabe, l’asiatique ou le métis. Au final, noir ou arabe, le défi est le même : lier intégration à respect de son identité propre. La schizophrénie que pourrait mener cette double identité vient de cette injonction permanente d’oublier la culture maternelle de l’assimilé, comme si celle-ci était une menace à l’asepsie culturelle française joliment nommée « multiculturalisme ». Dans les faits, nous savons très bien que le multiculturalisme en tant que tel n’a jamais existé, que le communautarisme n’a jamais été la source de tous les maux de la France, mais plutôt une réaction épidermique à la volonté d’écraser toute histoire personnelle. Un film créé par un noir pour les noirs sera considéré comme la démonstration d’un communautarisme à combattre, ce même film fait par un blanc pour les noirs se verra encensé par la critique en tant que preuve d’un formidable élan d’humanisme. Double standard donc.

Etre colorblind, c’est dire en quelque sorte : « on efface tout et on recommence » ; c’est nier l’existence des races en tant que déterminants socio-économiques. Dans les faits, le système oppressif construit par le blanc sera toujours exploité pour le blanc, les autres devant tenter de se frayer un chemin en se calquant sur le comportement de l’oppresseur. La suprématie blanche n’est pas un fantasme, les privilèges blancs ne sont pas des mythes. Etre conscient de ses privilèges en tant qu’individu de la race dominatrice, c’est déjà comprendre les mécanismes qui régissent l’économie, la politique, la société. Cette insistance, de certains hommes politiques blancs, d’affirmer que toutes les civilisations ne se valent pas n’est pas innocente : elle est au contraire lourde de sens : l’intégration est impossible pour toi l’africain, le dissonant, le différent, le basané, toi le barbare, moi l’éclairé, toi l’ignorant, moi le sachant. Ajoutons que le colorblind s’exprime aussi par la sémantique : refuser d’utiliser le terme « race » mais parler volontiers de « racisme » est aussi absurde que bannir le « sexe » du « sexisme ».

A SUIVRE (parce que j’ai pas fini bordel).

Publicités

Laisser un commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion / Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion / Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion / Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion / Changer )

Connexion à %s